Le filtre temporel

Le temps est notre meilleur filtre. Il nous aide à trier ce qui compte, dans nos décisions comme dans nos idées.

C’est l'effet Lindy : l'espérance de vie d'une chose est proportionnelle à son âge actuel. Le filtre du temps n'est que l'application de ce principe à la prise de décision : ce qui a survécu survivra encore, et ce qui a survécu a nécessairement une utilité.

Ce sont des statistiques, pas une loi absolue : le contre-exemple type est la chose surprotégée, maintenue en vie malgré son inutilité et sa fragilité. Le filtre du temps ne révèle son potentiel que s’il y a eu une exposition à des chocs et des préjudices réguliers.

Ce filtre temporel s'applique partout, dans tous les domaines. Il n'est pas irréfutable, mais c'est souvent la meilleure preuve dont nous disposons : la preuve de la survie au temps.

Le dernier complément alimentaire à la mode a beau s'appuyer sur des études scientifiques récentes, ce que les humains mangent depuis des millénaires a bien plus de chances d'être bon pour la santé.

L'activité physique, proche de ce que l'on faisait pour notre survie à l'époque des chasseurs-cueilleurs, est logiquement meilleure pour notre santé que la dernière machine de musculation ou les électrodes promettant “4 heures de sport en 20 minutes”.

Subir la maladie plutôt que de chercher à tout prix à limiter la douleur par des centaines de médicaments : c'est certes moins confortable, mais sans doute meilleur pour nous.

Mais ce filtre temporel ne prouve pas seulement des choses à long terme, en raisonnant sur plusieurs générations : il les prouve aussi à plus court terme.

La survie au temps est gage d'une qualité supérieure à celle de la contrepartie récente. Lire un livre écrit il y a 100 ans et encore réputé sera sans doute plus intéressant que le “New York Times Best Seller” de l'année. Lire un journal mensuel sera en moyenne plus pertinent qu'un quotidien, le mois ayant filtré les infos sans grande importance ou n'étant que du bruit.

Les domaines où ce filtre temporel est utile sont légion, mais j'aimerais, dans cette pensée, m'étendre sur un cas en particulier : la prise de décision impulsive.

Très souvent, une idée émerge et paraît si bonne que retarder sa mise en œuvre semblerait presque aberrant sur le moment.

On prend envie de s'acheter quelque chose et en deux temps trois mouvements, on se retrouve à la caisse d'un magasin ou à surfer sur la page web du vendeur. Mais ce caractère urgent n'est souvent qu'une chimère : laisser le temps à l'impulsion de retomber, c'est se préserver d'achats inutiles.

C'est ma nouvelle vie à la campagne qui m'a fait réaliser cela : depuis que j'ai quitté la ville, j'achète beaucoup moins.

Mais alors pourquoi ? Bien sûr, voir moins de publicités change déjà la donne, mais pour moi, c'est surtout la distance avec le magasin, et la contrainte d'y aller, qui me confrontent à ce filtre temporel. Devoir faire un trajet et dépenser de l’essence me rebute si bien que j’attends d’avoir une liste conséquente de choses à acheter avant de faire le déplacement. Et cette liste se réduit presque aussi vite qu'elle ne se remplit : je note des choses, puis je les enlève quelques jours après, en réalisant que l'objet ne m'est pas utile.

Le besoin vital, ou simplement le besoin réel d'une chose, est extrêmement rare. Mais notre cerveau, manipulé par le marketing, nous fait souvent croire le contraire.

La plupart de nos envies aujourd'hui ne sont que des pièges du marketing, armé des outils de la technologie moderne.

Ce n’est pas nous qui roulons en chemin de fer ; c’est lui qui roule sur nous. Thoreau

Aujourd'hui, je connais le pouvoir de cette manipulation de nos envies, et je sais que seul le temps peut me confronter au réel besoin que j'ai d'une chose.

L'envie est dure à combattre, même à temporiser, et c'est complètement logique. À l'origine, elle découle d'un besoin vital : quand l'envie de manger ou de boire arrivait, pas de temps à perdre, il fallait agir vite pour maximiser les chances d'y répondre et donc survivre.

Mais aujourd'hui, l'envie et la survie sont souvent très éloignées, voire complètement dissociées. Agir vite n'a plus de sens pour la plupart des choses, et c'est prendre le temps qui devrait devenir la norme.

Ma vie à la campagne, dans la maison de mes ancêtres, m'apporte un filtre de plus. Cette maison regorge de trésors cachés, et dès que l'envie d'une chose me prend, je me force à m'assurer qu'elle n'est pas déjà présente dans un carton ou un placard.

Je me force aujourd’hui à chercher avant d’acheter et, par là, j’augmente encore le temps qui sépare l’envie de l’achat, si achat il y a.

Le filtre du temps nous apporte beaucoup, mais encore faut-il réussir à l'utiliser, car retarder ses envies, c'est lutter contre notre instinct. Et je crois que, pour une fois, il faut savoir aller à contre-courant de ce que la nature nous souffle.

Notre vie : une chimère ?

Est-ce possible, ou est-ce un rêve voué à l'échec ?

Un vigneron de Champagne et une océanographe : difficile d'imaginer deux métiers plus incompatibles.

Les deux imposent des lieux de vie bien différents. Le vigneron de Champagne vit en Champagne, là où sont ses vignes. Quitter la région, c'est changer de métier.

L'océanographe, comme son nom l'indique, doit être proche de l'océan. Pas une région précise, mais un littoral, peu importe lequel, tant qu'il y a un laboratoire de recherche à proximité. En réalité, il n'y a pas vraiment de choix entre les lieux : les places sont rares et difficiles à obtenir. À moins d'être une chercheuse très renommée, on va où l'on veut bien de nous, pas où l'on veut aller.

Elle et moi, ce n’est pas possible sans un sacrifice énorme de l'un de nous deux : un de nous doit renoncer à sa passion, à sa vie de rêve. Pour moi, "le champagne ou elle". Pour elle, "la recherche ou lui". Pour nous deux, "la passion ou l’amour".

Et il n'y a pas que la passion qui doit être sacrifiée… La Champagne, c'est loin de ses amis, de sa famille, dans un village qu'elle n'aimera peut-être pas. Pour moi, la suivre vers l'océan, ce serait loin de mes amis, de ma famille et sans doute de mes valeurs. Cette vie moderne, en ville, faite de voyages, de technologie, de métiers de bureau, d'éloignement de la nature et de mes racines : n'est-ce pas exactement ce contre quoi je me bats depuis que j'ai changé de vie ?

Demander un aussi gros sacrifice par amour, est-ce vraiment une preuve d'amour ? L'amour implique des efforts et des compromis, mais abandonner sa passion n'est pas un simple compromis : c'est renoncer à un rêve. Je l'aime trop pour lui imposer cela : même si elle acceptait d'y renoncer pour moi, je la repousserais. Et c'est réciproque : elle ne supporterait pas que j'abandonne mon rêve pour elle.

À quoi bon faire durer une relation face à un problème sans solution ? Des deux côtés, on y verra sans doute plus clair dans un an. Mais vivre cette année entière sous cette épée de Damoclès serait profondément malsain : espérer que l'autre craque, mais pas juste par amour ; qu'il craque pour de bonnes raisons, les siennes.

Attendre en sachant que tout s'arrangera dans quelques années, c'est possible, même si c'est difficile. Mais nous, on ignore même si une vie ensemble sera un jour possible : on attend, mais on ne sait pas ce que l'on attend.

Rester avec elle, c'est risquer de passer à côté de ma vie en choisissant le cœur plutôt que la raison. Si je n'aime finalement pas la vigne, est-ce parce que j'aime Lucie ? Et dans ce cas, suis-je aveuglé, ou est-ce elle qui compte vraiment ? Est-ce qu'écouter mon cœur ne serait pas justement le meilleur choix ?

Je ne sais pas si je peux vivre en sachant que chaque chose qui me plaît dans la vigne éloigne un peu plus notre futur ensemble : chaque pas dans cette nouvelle vie est un renoncement à l'autre. Pour elle, un post-doc primé veut dire partir là où elle sera prise, sans penser à la distance. Pour moi, m'engager dans les vignes, c'est risquer d'y prendre trop goût, de m'éloigner d'elle, sans retour possible.

Pour que ça marche entre nous, je ne vois que deux issues : soit je me désintéresse des vignes et je trouve une profession qui me permette de la suivre ; soit c'est l'inverse, elle trouve à Mailly quelque chose qui la passionne, et laisse tomber sa carrière universitaire, non par sacrifice, mais par ras-le-bol.

Mais renoncer à presque dix ans d'études, laisser son diplôme de côté, c'est difficile. Je l'ai vécu récemment, et il m'a fallu longtemps pour m'assurer que c'était la bonne décision. Je m'en veux presque d'avoir eu ce besoin de changer de métier. Tout aurait été plus simple si j'étais resté ingénieur IA…

Si j'aime les vignes et que je m'y vois toute ma vie, je n'y renoncerai pour rien, pas même pour elle, et je sais qu'elle ressent la même chose de son côté. Ce métier, c'était celui de mon arrière-grand-père, de mes ancêtres, l'un des plus vieux métiers du monde. Si j'adore cette vie, c'est peut-être simplement mon destin.

Saisonnier

Une rencontre récente m'a marqué et m'a fait comprendre que ma vision de la liberté, que je croyais universelle, ne l'était pas.

Être libre, pour moi, c'était ne dépendre de rien ni de personne, en tout temps et à chaque instant : ni d'un patron, ni de mes émotions, ni d'une addiction, ni d'un mode de vie imposé, ni de contraintes venues des autres ou de moi-même.

Mais n'est-ce pas une façon égoïste de raisonner ? Celui qui ne dépendrait de personne ne serait pas obligé de faire preuve d'altruisme ou de générosité. C'est une réalité, et pourtant j’ai le sentiment que l'altruisme, s’il n'est pas déjà imposé par la contrainte, émerge de la liberté. Depuis que je me suis libéré d'un grand nombre de choses et que je dispose de temps, ma manière favorite de l'utiliser est d'aider les autres, de leur faire plaisir.

Cette rencontre avec un personnage attachant et respirant la joie de vivre m'a offert un regard neuf sur ce que peut être la liberté. En m'annonçant d'emblée la sienne, je me suis mis à l'évaluer selon mes propres critères, mais j'ai vite compris que cela n'avait aucun sens.

C'est un saisonnier qui ne vit que de jobs pris en haute saison, à sa guise et selon ses besoins. Il doit travailler pour vivre, mais choisit toujours ce qu'il veut faire parmi l'offre disponible. Sans patron à l'année, il peut travailler davantage une saison puis s'offrir une année sabbatique en Asie la suivante : il lui suffit d'anticiper de quoi assurer sa survie, pour le reste il suit ses envies.

C'est un métier social : le saisonnier suit l'activité, il va là où sont les gens, là où est la demande. Au ski l'hiver, à la plage ou en festival l'été, aux vignes pour les vendanges, en Bretagne sous les étoiles pour retourner les huîtres.

Certes, il vend parfois son temps et sa liberté, mais jamais à heure fixe pour toute une vie. C'est là toute la différence avec un salarié classique : il n'a pas de patron à l'année, et peut choisir de prendre du temps pour lui quand il le souhaite.

Si un travail ne lui convient pas, il peut simplement partir, ou tenir quelques semaines en se promettant de ne pas recommencer l'année suivante. Ce n'est pas comme le CDI, qui sur le papier se quitte quand on veut, mais qui, en pratique, tient en laisse. La partie du travail salarié qui me rebute disparaît quand je pense à un job de saisonnier, à échéance courte.

Il vit au jour le jour, dort où il peut, mange quand il peut. Il n’a pas de situation stable, mais il l'assume, et c'est justement ça qui le rend libre.

Le plus beau, c'est que contrairement à mon idéal de liberté, le sien semble atteignable, même accessible à tous : il suffit d'accepter de vivre sans construire le futur.

Ce n'est pas la vie que je veux, ou du moins, pas celle que je pense vouloir. Et pourtant, je le considère comme libre. Il vend parfois sa liberté, mais est-ce que ça ne serait pas une nécessité ? Le juste paiement du confort que lui offre la société moderne ?

Et si la liberté passait avant tout par le fait d'être utile aux autres ? On ne peut pas juste prendre sans rien donner. Le confort de la vie provient toujours d'une liberté sacrifiée quelque part : chaque commodité de la vie moderne a un jour coûté de la liberté à quelqu'un.

Car être utile aux autres, c'est leur donner une partie de notre liberté, peu importe la manière : ce n'est plus faire pour nous, mais faire pour eux.

Selon moi, c'est l'une des formes de liberté les plus pures : faire ce que l'on veut, mais être contraint d’aider les autres, de travailler pour survivre, de payer le prix du confort moderne. Et c'est d'ailleurs ça, l'argent : une réserve d'aide que l'on peut accumuler pour, à notre tour, être aidé en retour.

Devenir complètement libre en allant vivre en autarcie, dans la jungle ou la forêt, est théoriquement possible. Mais est-ce vraiment la vie que l'on cherche ?

Bon, je romance un peu ces métiers de saisonnier, la réalité est bien plus nuancée. Ce sont parfois, de par leur statut, des métiers difficiles et mal payés : ils rapportent peu, alors même qu'ils rendent un service essentiel.

Mais peut-être est-ce parfois l'inverse ? Cette vie instable attire peu ; pour attirer du monde, il faudrait alors en surestimer la valeur. La différence se rattrape sur le prix, que les vacanciers paient au prix fort.

Beaucoup considèrent les saisonniers comme des fainéants ou des personnes instables : “ils ne bossent que six mois par an et sont toujours en vadrouille.” Mais au moins, leur métier est utile par essence pendant toute la durée du contrat : on les prend pour un besoin précis, juste le temps qu'il faut pour nous aider à faire ce qu'on n'arriverait pas à faire seuls.

Contrairement aux bullshit jobs de bureau, où l'on passe parfois 90 % de son temps à ne rien faire, le contrat court de saison n'a pas ce problème : si le saisonnier n'est pas utile, l'employeur ne le reprendra pas l'année suivante. Contrairement à un CDI, où il faut attendre la fin de carrière pour envisager de supprimer un poste devenu inutile, un poste de saisonnier disparaît d'une année sur l'autre s'il n'a plus sa place.

Les saisonniers, pour moi, ont réellement compris comment être libres dans le monde d'aujourd'hui. Même sous-payés au regard de ce qu'ils donnent, ils peuvent s’en sortir grâce aux aides d'un pays développé comme la France, et c’est tant mieux. Vivre saisonnier, c'est vivre libre. Pas la liberté à laquelle j'aspire, mais une liberté bien réelle.

Me libérer de mes contraintes

Je m'impose, presque inconsciemment, de nombreuses contraintes : recommandations d'IENI (intellectuel-et-néanmoins-idiot), habitudes de vie, croyances personnelles. Elles structurent et guident mes choix d'une manière que je perçois à peine. Je m'en rends compte régulièrement, chaque fois sur une contrainte différente que je ne discernais pas avant, et je cherche alors à les réduire, voire à les faire disparaître : j'en suis aujourd'hui conscient, mes contraintes m'asservissent.

Un exemple récent me concernant est la course à pied, ou le cardio plus généralement, que je considérais comme indispensable à force d'écouter les IENI déblatérer sur le sujet : “Nanana zone 2, 180 min, nanana santé, longévité.” Après avoir décidé d'arrêter, au prix d'un effort colossal, j'ai constaté que ça ne me convenait pas du tout : ça m'épuisait et me rendait apathique presque toute la journée.

Sortir de la monoculture et affirmer la biodiversité humaine. Kœnig

Passer d'une vie de citadin sédentaire à campagnard actif, agriculteur et même vigneron, m'a intérieurement autorisé à laisser de côté ce fameux cardio indispensable. Travailler dehors, s'occuper de son jardin, se balader en forêt : cette vie active à la campagne est une vie Lindy, proche de celle de nos ancêtres, qui n'a besoin d'aucun ajout pour se suffire à elle-même.

Et depuis que j'ai arrêté de courir, j'ai retrouvé mes jambes. Avant, je les sentais lourdes le soir, même marcher devenait presque un calvaire. Aujourd'hui j'aime marcher, j'ai l'impression d'être monté sur ressort, et je prends la mesure de mon erreur. Avoir voulu courir autant pour ma santé, à force d'écouter des recommandations dogmatiques, m'a causé beaucoup plus de mal que de bien. Ma vie actuelle me sied au plus haut point : j'ai de l'énergie à revendre, je me balade des heures par jour sans fatigue et avec grand plaisir, j'ai l'inspiration et la motivation pour écrire. Que demander de plus ?

Je suis si heureux, productif, énergique et riche en projets. Cette envie d'accomplir, que je ne ressentais avant qu'après le coup de fouet d'un café, je la sens maintenant en permanence au point où aller me coucher devient presque difficile.

Cette différence n'est peut-être pas due qu'à l'arrêt de la course à pied, car cet arrêt coïncide avec de nombreux autres changements dans ma vie. Toujours est-il qu'arrêter de courir ne m'aura au moins pas desservi. Il s'agissait bien d'une contrainte que je m'imposais non pour mon bien, mais pour satisfaire un toc.

La marche et le travail physique, en somme la vie à la campagne, couvrent selon moi largement les besoins de santé, cardio comme force : les agriculteurs font partie des gens les plus énergiques et les plus forts que je connaisse, sans avoir eu besoin de s'entraîner pour ça.

Alors oui, je garde un bref entraînement de calisthénie le matin, mais uniquement parce que c'est pour moi un plaisir, pas une nécessité. Cet entrainement me donne aussi un cadre qui rythme mes journées et me donne un vrai élan pour les commencer.

Mais pourquoi est-ce que je devrais prendre exemple sur des IENI ou simplement les écouter, alors que leurs vies ne me donnent pas du tout envie ? Qui est mieux placé que moi pour savoir ce qui me convient ?

Les gens sont parfaitement en droit de se fier à leur instinct ancestral personnel et d’écouter leur grand-mère (ou Montaigne) ; et ce avec de biens meilleurs résultats que ces imbéciles de décideurs politiques. Taleb

Je veux avoir un corps assez solide pour répondre à n'importe quel besoin naturel. Peu m'importe le physique ou la force en tant que tels, même s'ils vont souvent de pair avec un corps solide et capable. Nicolas, un maraîcher, ou Olivier, chef d'équipe de vendangeurs, incarnent bien mieux ce que je cherche que n'importe qui de la clique des IENI podcasteurs, forts seulement en salle de sport.

Arrêter la course à pied et ne garder qu'un entraînement court, simple et qui me procure du bonheur, me libère de plein d'autres contraintes. Des entraînements longs et intenses, comme ce que je m'imposais en course à pied, conditionnent tout ce que l'on peut faire la veille : se coucher tôt, manger suffisamment mais pas trop, ne pas boire d'alcool. Une contrainte forte peut ainsi en faire émerger des dizaines d'autres, presque invisibles tant qu'on ne les a pas identifiées comme telles.

Mais aujourd'hui, je mange selon mon envie, sans compter, uniquement quand j'ai faim et à ma faim. Je me suis enfin libéré de ça et je ne culpabilise pas une seule seconde.

De même, je me forçais à marcher beaucoup tous les jours. J'ai eu beau me rendre compte du problème et arrêter de compter les pas, j'ai longtemps continué à en faire l'estimation inconsciente… Quelle absurdité, je savais que c'était des conneries mais je n'arrivais pas à m'en détacher. Mais je sais aujourd'hui que le corps et le mental que j'ai construits au prix de gros efforts me permettent de me faire confiance : si, un jour, je ne veux pas sortir, je m’écoute plutôt que de me contraindre.

Les pas par jour, la zone 2, etc., ce sont des trucs faits pour la moyenne, et je ne suis pas, ou en tout cas plus, la moyenne. Autrement dit, faire sur moi ce que préconisent les IENI, c'est appliquer une moyenne sur un cas particulier, supposer que ce qui est bon pour le centre d'une distribution l'est aussi pour ses queues. D’ailleurs, selon moi, l’être humain moyen n’existe pas, chacun a ses particularités et raisonner sur la moyenne, c’est priver l’humain de sa richesse.

L’individu est traité comme une moyenne statistique, au mépris de toute densité existentielle. Kœnig

C'est tout simplement absurde et ce sans même parler du fait que leurs résultats soi-disant scientifiques ne tiennent souvent pas dans le temps : combien de résultats peer-reviewed d'il y a dix ans sont encore valables aujourd'hui ?

Je dois continuer à repérer ces contraintes, et les supprimer sans pour autant perdre tout cadre. J'ai su faire le tri dans mes possessions ; je ne l'ai jamais fait dans mes contraintes qui sont pourtant bien plus nombreuses, bien plus asservissantes.

Il faut bien sûr une structure pour ne pas sombrer dans le chaos, mais elle doit être organique : me guider vers ce qui me convient, tout en minimisant les contraintes.

La brève séance de sport que je pratique chaque matin suffit à servir de bouée. Elle m'empêche de sombrer dans le chaos, tout en me laissant la liberté d'y tremper une bonne partie du corps.

Plastique

Je suis révolté.

Aujourd'hui, dans une grande surface dont je tairai le nom, on m'a imposé d'empaqueter mon sac à dos dans du plastique scellé, soi-disant pour éviter les vols. Je dis “imposé”, mais j'aurais pu rebrousser chemin. Mais j’ai cédé, et je le regrette amèrement : honte à moi. En me pliant à cette mesure absurde, je l'ai en quelque sorte validée.

Il y a des choses qui me dégoûtent, qui me font perdre foi en l'humanité, et celle-ci en fait partie. Je ne comprends pas comment, en 2026, dans un pays comme la France, une telle mesure a pu être conçue, et surtout autorisée. Elle est d'ailleurs toute récente : il y a quelques jours à peine, j'entrais encore dans ce magasin sans problème, sac à dos sur le dos.

Je ne dis pas qu'il ne faut pas lutter contre le vol dans les grandes surfaces, mais n'y avait-il vraiment aucune autre solution que d'empaqueter dans du plastique jetable tous les sacs, tote bags et cabas ? Notre pays a interdit les sacs en plastique à usage unique : est-ce vraiment pour que les supermarchés inventent quelque chose de pire ?

Alors oui, cette mesure absurde sera sans doute abandonnée d'ici quelques années, le temps qu'elle soit dénoncée par le public et peut-être interdite par les élus, du moins je l'espère.

Ce qui me dépasse, c'est d'imaginer qu'une telle idée puisse émerger de l'esprit d'un être humain de 2026, dans un pays développé et sensibilisé à la pollution. Je me berçais sans doute d'illusions, mais je pensais que, sans demander un activisme écologique à chacun, il y avait en chacun de nous une petite voix qui nous soufflait d’éviter de polluer à outrance, de gâcher sans raison.

Mais autre chose, plus important encore à mes yeux, m'a frappé dans cette histoire. Le vigile, avec qui j'ai parlementé pendant plusieurs minutes dans l'espoir de le raisonner, a ébranlé une certitude que je tenais pour acquise, et qui est peut-être totalement fausse.

Bien sûr, il y a déjà le “Mais ce n'est pas de ma faute, je ne fais qu'obéir aux ordres d'en haut, c'est auprès d'eux qu'il faut aller se plaindre” qui constitue la vieille excuse du “Je ne pollue pas, j'exécute les ordres de mon employeur”, un peu l'équivalent moderne, toutes proportions gardées, du “Je ne contribue pas à un génocide, j'exécute les ordres de mon gouvernement” des soldats allemands lors de la Seconde Guerre mondiale.

Mais bon, j'ai l'habitude de ce comportement. Il me paraît lâche, mais je l'ai tant vu qu'il ne me choque plus.

Ce qui m'a réellement frappé, c'est que le vigile ne semblait même pas comprendre le problème que je m'acharnais à lui expliquer. Pour lui, je me battais surtout pour la confiance envers le client, une forme de présomption d'innocence. Un sujet qui, certes, mérite qu'on s'y attarde, mais qui me semble presque oubliable face à l'autre : la pollution et le gâchis de plastique.

“Mais on en a plein, ce n'est pas un problème”, me dit-il en parlant des rouleaux de plastique. Et après mes courses, quand j'ai voulu lui rapporter celui qui avait servi à empaqueter mon sac, en espérant qu'il le réutilise, il l'a jeté à la poubelle sur-le-champ. Ils n'ont aucun problème de quantité, m'a-t-il expliqué : des rouleaux, ils en ont plein en stock, inutile d'en réutiliser.

Ce n'est pas qu'il se fout de polluer, c'est qu'on dirait qu'il n'a même pas conscience de ce qu'est la pollution ou le gâchis, comme si les matières premières étaient infinies, que la surconsommation de plastique n'avait aucun impact, et que la planète pouvait absorber ça indéfiniment.

Dans ma petite tête, je pensais que les gens qui polluent le font par égoïsme, parce qu'ils se foutent de polluer, ou parce qu'ils ne croient pas au changement climatique et aux autres méfaits de la pollution, voire par pure provocation, comme Trump réautorisant les pailles en plastique aux États-Unis.

Mais maintenant je doute, j'ai bien peur de m'être complètement fourvoyé. Peut-être que l'essentiel des pollueurs sont des gens qui n'ont même pas conscience de ce qu'est la pollution, ni de son impact. Des gens qui, sans doute, agiraient s'ils savaient, mais qui n'ont simplement jamais été renseignés sur le sujet.

Dire cela me semble hautain, mais c'est cette conclusion qui est clairement ressortie de ma discussion avec le vigile : dès que j'ai flairé le problème, j'ai orienté mes questions pour vérifier si mon intuition était la bonne, et elle l'était.

Alors oui, il ne s'agit que d'un exemple, que d'une seule personne, mais si son cas est généralisable, cela change complètement la donne : si la plupart des gens s’en foutent de polluer sans raison, ce n'est pas par pure provocation ou je-m'en-foutisme, comme je le pensais, mais simplement par méconnaissance.

Et si, en France, dans un pays développé et à la population éduquée, les lacunes sur la pollution et ses dangers sont si grandes, qu'en est-il des autres pays ?

On en revient, comme souvent, au même point, mais c'est dans ces situations qu'on se rend compte que montrer l'exemple, discuter et partager prend tout son sens. On plante une graine de réflexion. Peut-être germera-t-elle chez son interlocuteur, qui à son tour en plantera d'autres dans son cercle social. D'autant que le seul frein est le manque de curiosité : la connaissance est disponible en ligne, et rares sont aujourd'hui ceux qui n'y ont pas accès.

L'ignorance, contrairement au déni, n'est pas une fatalité. Elle se combat en informant et non en méprisant. Cela redonne espoir : on n’est plus dans un combat d'opposition d'idées, mais dans une quête pour informer et faire prendre conscience.

Se changer pour faire changer

Pour changer les choses, il faut d’abord se changer soi-même.

Je ne veux plus regarder de vidéos : séries, films ou encore YouTube. Je sais ce que les écrans me font, ou plutôt ce qu’ils m’empêchent de faire : sans les écrans pour m’abrutir, j’aime créer, j’aime aider, j’aime partager, j’aime l’autre. Quand ces distractions faciles ne sont plus là pour combler l’ennui, le partage, que ce soit d’idées, de connaissances ou de compétences, devient mon activité préférée.

De même, je dois manger ce qui est aligné avec mes valeurs : à quoi bon parler de bien-être animal ou de local, se battre corps et âme aux élections, ou prétendre le faire, si tout ça s'efface au quotidien, quand il n'y a plus personne à élire ?

Pour moi, le fondement du changement est d'aligner qui l'on est avec ce que l'on fait. Et c'est aussi le plus important : si tout le monde s'y met, le monde change.

Le monde tel qu'il est aujourd'hui n'est que le résultat de notre imagination collective. Si nous décidons tous d'imaginer autrement, le monde suivra, peut-être doucement, le temps que les choses s'opèrent, mais inévitablement.

L’imagination au pouvoir. Slogan de Mai 68

J'aspire à être un exemple pour moi-même : cela peut paraître évident mais peu le font. Combien de personnes méprisent certains comportements qu'elles appliquent elles-mêmes ? Chaque comportement que j'ai, je dois pouvoir le considérer comme bon, juste et aligné avec mes valeurs si je vois une autre personne le faire.

Car être un exemple pour soi-même, c'est être potentiellement un exemple pour les autres, et l'être, au minimum, pour ses enfants. Changer le monde ne se fait pas sur une seule génération : ce sont nos enfants, voire nos petits-enfants, qui continueront ce que l'on a commencé. Comment alors espérer priver son enfant d'écrans si celui-ci vous voit constamment derrière un ordinateur ou un téléphone ? Comment espérer lui faire consommer mieux si on s'achète soi-même n'importe quoi ?

Une discussion récente avec mon cousin m'a interpellé : pour lui, les efforts personnels ne servent à rien, seul le vote a un réel impact sur le monde.

Un être humain privé de la faculté d’avoir un impact significatif sur le monde cesse d’exister. David Graeber

Je suis en désaccord profond avec cette affirmation. Isolément, c'est peut-être vrai : un seul individu ne pèse rien face à 7 milliards d'êtres humains. Mais raisonner ainsi, c'est oublier ce qui définit l'espèce humaine : les interactions et le partage. C'est en agissant qu'on montre une voie possible, et qu'on devient, peut-être, le domino qui fait basculer le monde.

Selon mon cousin, il faudrait juste voter en alignement avec nos rêves, mais ne pas chercher à les réaliser si notre candidat favori n'est pas élu. Il faudrait alors, en cas d'échec aux élections, retourner à sa vie sans rien changer, faire ce que la société nous dicte, pendant les 4 prochaines années. Ce serait donc ça la démocratie ? Le pouvoir au peuple ? Se condamner à suivre pendant 4 ans les directives de vie d'un état qui ne nous convient pas ?

Alors certes, s'il n'y a pas de gouvernement pour nous forcer à faire des efforts, beaucoup choisiront de ne pas en faire, et ceux qui en feront pourront se sentir floués : pourquoi me priverais-je d'avion, de voyages exotiques, alors qu'untel part quatre fois par an ? Mais raisonner ainsi, c'est condamner nos rêves.

L'effort individuel est le fondement du changement, car même si un gouvernement parvient à imposer une contrainte, celle-ci ne tiendra pas si le peuple n'est pas en accord.

Imaginons que chaque personne qui vote pour ses idéaux, mais renonce à agir en cas de défaite, décide au contraire de faire des efforts alignés avec sa vision du monde. Même si ce n'était que 10 % de la population, l'impact serait déjà énorme : ces 10 % pèseraient bien plus que les 90 % restés passifs. En agissant, ils montreraient aux autres la force de leurs convictions.

Changer sa façon d’être est bien plus puissant qu’un simple bulletin dans l’urne : le bulletin n’est pas pondéré par la conviction tandis que les actes le sont. Changer, c’est devenir un exemple en actes et en convictions. Et ce n’est pas donner des leçons, c’est simplement vivre comme on l’entend et espérer, peut-être, provoquer un déclic chez d’autres.

Mais quant à aller precher les passants, et vouloir regenter l’ignorance ou la sottise du premier venu, voilà une attitude que je condamne. Montaigne

Voter pour le changement mais ne rien changer en cas d'échec, alors qu'on sait que des changements individuels sont possibles et ont un impact, c'est voter pour sa bonne conscience, sans rien derrière. C'est s'offrir la possibilité de dire un jour à ses enfants, quand le monde coulera : “Oui, mais ton papa a voté contre, ce n'est pas de sa faute”, sans avoir rien fait pour essayer de les sauver.

L'exemple sans contrainte permet à l'autre de s'interroger et d'essayer de comprendre. C'est une approche presque opposée à celle d'un parti politique, où des contraintes seraient imposées à la population sans qu'elle ne se rende forcément compte de la raison de ses efforts. Sans compter que les partis ont beau prétendre qu'ils feront telle ou telle chose, rien n'est certain, on ne connaît pas leurs intentions réelles. Alors j'espère que ce n'est pas ça, la seule manière de changer les choses : attendre 4 ans pour voter pour un parti qui, peut-être, ne tiendra pas ses promesses.

Faire changer par l'exemple, c'est montrer une façon de faire, pas en imposer une : élire un gouvernement pour le changement, c'est restreindre les libertés par la contrainte, tandis que l'exemple ouvre une voie sans l'imposer. Chacun peut alors réfléchir, travailler sur soi et agir selon ses convictions profondes, plutôt que selon ce qu'un dirigeant juge nécessaire.

Le vote n'est qu'une illusion : il donne un sentiment de pouvoir qui, d'une part, enlève la culpabilité de certains ”Oui mais moi j'ai voté pour le bon parti, ce n'est pas ma faute si les gens sont cons” et, d'autre part, réduit l'envie d'agir ”On ne peut agir que par le vote tous les 4 ans, le reste ne compte pas”. Ce levier d'action satisfait le besoin de liberté de beaucoup : en donnant un pouvoir minime au peuple, on lui fait croire qu'il décide, alors qu'il n'en est rien.

Le vrai vote passe par se changer soi-même, pour devenir celui que nos principes nous dictent d'être : plutôt que de réclamer l'interdiction de McDo, Shein ou d'autres, choisir de ne jamais y mettre les pieds.

Se changer dans le bon sens, le sens qui est en accord avec nous, c’est résister contre les idées inverses, c’est vivre selon sa façon de vivre idéale, c’est la première étape pour que notre idéal puisse un jour espérer devenir une réalité. À l’inverse, rester passif, vivre “normalement”, comme la société actuelle tend à nous faire vivre, comme la majorité vit, c’est se dépouiller de tout pouvoir, c’est subir et n’avoir aucune force contre ou pour les extrêmes.

Se changer dans le bon sens, le sens qui est en accord avec nous, c'est résister contre les idées inverses, c'est vivre selon sa façon de vivre idéale et c'est la première étape pour que notre idéal puisse un jour devenir réalité. À l'inverse, rester passif, vivre “normalement”, comme la société actuelle nous y pousse, comme la majorité le fait, c'est se dépouiller de tout pouvoir, c'est subir et n’avoir aucune force contre ou pour les extrêmes.

Exprimer ses idées, par sa façon d'être ou tout autre moyen, c'est déplacer la société dans notre sens idéal et lutter efficacement contre les idées inverses. Se changer soi-même, c’est avoir un impact et sortir de la passivité que la société attend de nous.

Mémoire

Récemment, je me suis posé la question de commencer à écrire mes journées dans un cahier, comme une sorte de journal intime. L'idée : garder une trace, pouvoir me souvenir plus tard en le relisant. Mais après réflexion, j'ai abandonné l'idée, et j'ai même changé certaines de mes habitudes de prise de note et de mémorisation des événements importants.

Mais alors pourquoi ? Et bien, car, pour moi, en gardant des souvenirs, on perd le souvenir.

On le sait, l'humain d'aujourd'hui a de bien moins bonnes capacités de mémorisation que celui d'avant l'imprimerie, et surtout que celui d'avant l'invention de l'écriture.

Les ethnographes ont observé que les cultures de tradition orale, n’ayant pas accès à l'écriture, développent souvent une mémoire bien plus fine, précise et collective que celles des sociétés alphabetisées. Samuel Veissière

Plus on dispose de moyens pour stocker et extérioriser l'information, tout en ayant accès facilement, moins on a besoin de la solliciter. Et comme un muscle, la mémoire s'atrophie quand elle est peu sollicitée.

Le stockage permet de conserver ce que l'on veut être sûr de ne pas oublier, mais aussi de le transmettre plus facilement aux générations futures. Notre mémoire n'est pas infinie, tandis que le stockage l'est presque.

Cette capacité à stocker nous donne accès à un large panel d'informations, mais encore faut-il prendre la peine de les chercher. Car moins de mémoire interne, c'est aussi moins d'idées pour la solliciter. On se retrouve souvent sans savoir quoi faire, alors que la quantité de choses qu'il nous est possible d'aller chercher sur internet est indécente : il suffirait de savoir quoi chercher.

Stocker en externe pour transmettre est d'une importance capitale : l'humanité, telle qu'on la connaît aujourd'hui, repose presque entièrement sur cette capacité à ne pas tout recommencer à chaque génération, mais à faire monter les suivantes sur des épaules de géants. À l'échelle individuelle, en revanche, vouloir se souvenir de tout à tout prix peut, selon moi, se retourner contre nous.

Une question que je me pose : ce que l'on oublie, est-ce uniquement ce qu'il ne valait pas la peine de garder en mémoire ?

Si c'est le cas, consigner des informations devient alors absurde, car notre inconscient serait en théorie capable de nous faire nous souvenir de ce qui compte vraiment. Cette considération ne vaudrait cependant que pour quelqu'un partant d'une page blanche, pas pour qui a déjà pris l'habitude de déléguer l'important à son agenda.

Si l'on est entré dans la boucle “je note ou je me mets des rappels sur les choses importantes”, notre cerveau n'a plus aucun intérêt à les retenir : il sait qu'un rappel arrivera, alors il les sort de son esprit, de sa mémoire. Plus on note de choses sur son agenda, plus on en devient dépendant, jusqu'à ce que l'agenda occupe le rôle que la mémoire aurait dû tenir.

Mais, à supposer que l'on ne soit pas asservi à l'agenda, retiendra-t-on vraiment ce qui compte ?

On peut imaginer que l'humain d'avant n'avait pas les mêmes besoins sur les informations à retenir : certaines choses utiles à l'origine ne le sont peut-être plus aujourd'hui, et inversement. Mais cela suppose que ce qui est utile serait inscrit dans notre ADN, alors que je pense qu'il s'agit avant tout de choses que l’on apprend.

Pour moi, la mémoire va de pair avec nos émotions : ce qui compte pour nos émotions compte aussi pour notre mémoire. Si oublier quelque chose me cause de l'angoisse ou une émotion négative, ma mémoire fera en sorte de ne pas l'oublier.

On fonctionne comme les enfants, par essai-erreur : si l'on oublie une fois quelque chose d'important et que cela nous porte préjudice, l'émotion négative qui en résulte indiquera à notre cerveau de ne plus l'oublier la prochaine fois.

Vouloir à tout prix se souvenir, c'est oublier. Ce que l'on note sort de notre esprit ; à force de répéter ce geste, l'automatisme s'installe, et même ce que l'on ne note pas finit par nous échapper.

En prenant des photos ou en écrivant un journal intime, on affaiblit le souvenir que l'on garde des événements eux-mêmes : on délègue la tâche de se souvenir à un support de stockage.

Alors oui, regarder des photos ravive le souvenir avec une intensité plus forte qu'un souvenir simplement gardé en mémoire. Mais perdre ces photos, ou ne jamais les regarder, revient à perdre ces moments. En extériorisant nos souvenirs pour nous souvenir, on en vient à dépendre principalement du support de stockage pour retrouver en mémoire des événements.

Mais si ce n'était que ça… Pour moi, nos souvenirs et notre mémoire structurent la pensée et contribuent à la personne que l'on est aujourd'hui, avec toutes nos expériences et anecdotes de vie. En déléguant ce rôle à la mémoire externe, on se prive d'une richesse de pensée : on bride l'espace de pensée que nos souvenirs auraient dû nourrir.

Depuis longtemps, je n'aime ni les photos, ni les journaux intimes, et j'en viens à me demander si ce n'est pas là la raison profonde : une intuition inconsciente qui me pousserait à éviter de déléguer ma mémoire.

Aujourd'hui, j'utilise beaucoup mon agenda avec des rappels et des tâches à faire, et c'est en écrivant ce texte que je me rends compte que cela me cause peut-être du tort. Je préfère désormais oublier certaines fois, mais exercer ma mémoire le reste du temps : finie la dépendance à l’agenda.

J'avais aussi pris l'habitude d'utiliser Anki chaque matin pour me souvenir de quelques règles clés, de certains de mes principes. Mais chercher à me souvenir à tout prix de choses définissant qui je suis au jour le jour, c'est aussi risquer de me retrouver dans mon propre lit de Procuste, de ne plus m'autoriser à changer : de devenir un golem qui restera sur ses positions tant il les a ancrées en lui par la répétition jour après jour.

Mais si, quand on le presse, il se change en pierre, comment user du raisonnement avec lui ? Epictète

Alors oui, utiliser Anki pour m'ancrer des principes en tête partait d'une bonne intention : pouvoir, en tout temps, peu importe mes émotions, me souvenir de certains grands principes. Mais même si le but était louable, j'y vois maintenant un risque énorme : celui de considérer que ce que je pense aujourd'hui est la vérité absolue, et de contraindre mon moi futur, par un lavage de cerveau, à s'aligner sur mon moi actuel.

Mais je sais que qui je suis et comment je pense aujourd'hui est amené à évoluer : en regardant qui j'étais, je me rends compte que beaucoup de choses que je prenais pour acquises ne sont plus en accord avec ce que je suis devenu. Peu importe le sens, "bon" ou "mauvais" : ce qui importe, c'est de laisser mon esprit se faire porter au gré du vent plutôt que de le contraindre à une prison rigide. Même si cette prison me semble aujourd'hui la meilleure des situations, rien ne dit qu'elle le restera jusqu'à la fin de mes jours.

Les anciens ne craignaient pas ces variations et se laissaient porter ainsi au vent […] avec une élégance surprenante. Montaigne

Se contraindre à rester le même, c'est se priver d'évolution, se condamner à ne plus grandir. C'est ne pas faire confiance à notre nous du futur pour prendre de bonnes décisions, c'est le considérer comme un enfant à qui il faut imposer des règles pour qu'il ne fasse pas n'importe quoi. Quelle absurdité…

Le pouvoir de ne pas comprendre

Le pouvoir vient avec la responsabilité. Avoir du pouvoir et le conserver suppose de porter des responsabilités que ceux qu'on domine ne devraient pas avoir à assumer.

Un chef d’entreprise est responsable de son entreprise : si celle-ci fait faillite, c’est lui qui en assumera les conséquences. Ses employés perdront peut-être leur travail, mais contrairement à lui, ils n'auront ni dette à rembourser ni perte financière liée à l'entreprise.

Et c'est pareil dans tous les domaines. Le roi est responsable du royaume : son fonctionnement, le contentement de ses sujets, sa pérennité. Le président répond de son pays : il décide, mais doit aussi écouter les citoyens et agir pour eux.

Si le pouvoir apporte tant de soucis, on pourrait se demander à quoi bon être puissant, si le seul effet est d'accumuler des responsabilités.

Alors bien sûr, la puissance vient souvent avec la richesse et le statut : le dominant assume les conséquences matérielles mais récupère aussi l’essentiel des bénéfices. L'employé est payé pareil, que l'entreprise gagne ou perde. Le patron, non : sa richesse suit les résultats.

L’employé prend le risque de perdre son travail si l’entreprise fait faillite tout en ne gagnant rien de plus si l’entreprise décolle. Bien sûr, des primes peuvent être données, mais elles font pâle figure face à l'argent qu'une entreprise peut espérer brasser.

L'employé peut perdre beaucoup mais il ne peut pas gagner le jackpot. Ce déséquilibre entre risque et gain se retrouve dans tous les domaines de la vie. À la guerre, le citoyen peut périr et tout perdre, mais il ne gagnera pas grand-chose en cas de victoire : si son État l'emporte, sa vie ne changera probablement pas d'un iota.

Mais si ce n’était que ça… Que le dominé consente à ce risque peu probable, pour ne pas avoir à se soucier du reste, pourrait sembler une stratégie de vie cohérente.

Les responsabilités des dominants sont surtout matérielles : ils répondent de ce qui peut arriver de concret. Le dominant se doit de contenter la moyenne, mais il n'a pas à s'occuper des particularités de chaque individu.

Ce dont le dominant est dispensé est justement ce qu'il y a de plus difficile : comprendre les désirs de quelqu'un. On peine déjà à cerner les siens, alors comment espérer cerner ceux des autres ? Le dominé avance à tâtons dans cette tâche, en espérant ne pas commettre d'erreur qui déclencherait la colère du dominant.

Le dominant porte les responsabilités du dominé, mais il a aussi le pouvoir de lui pourrir la vie : licenciement, tâches ingrates, parfois violence physique.

Dans les couples “traditionnels”, le mari était responsable de subvenir aux besoins physiques de sa femme et de ses enfants. Il occupait le rôle du dominant, et sa femme dépendait de lui pour sa survie. Dans cette position de dominée, elle devait redoubler d'efforts pour le satisfaire : sa vie, et celle de sa famille, en dépendaient.

Son rôle pouvait sembler simple, puisqu'elle n'avait pas à se soucier de survivre. Il était en réalité bien plus ardu : comprendre les sentiments complexes de son mari, pour s'assurer qu'il ne la quitte pas, qu'il ne la batte pas, elle qui dépendait entièrement de lui. Le pouvoir de domination du mari s'accompagnait de quelques responsabilités, mais laissait sa femme et ses enfants à sa merci.

Dans une moindre mesure, l’employé doit comprendre son employeur et satisfaire ses désirs pour ne pas se faire virer. Le sujet doit comprendre son roi pour ne pas finir emprisonné, et cette logique se répète, sous une forme ou une autre, dans chaque rapport de pouvoir.

Le dominant assume le matériel, tandis que le dominé porte la charge psychologique, et c'est, selon moi, la tâche la plus ardue des deux.

L'être humain est un animal singulier : ses besoins matériels sont aujourd'hui faciles à comprendre et à combler, tandis que ses besoins psychologiques restent, eux, mouvants et difficiles à cerner.

Le pouvoir n'est pas une simple situation plaisante procurant statut et richesse : c'est surtout une dispense de comprendre l'autre. Comprendre son supérieur, en tout temps, coûte bien plus que les responsabilités dont le dominant se targue pour justifier sa position.

Chercher à comprendre l'autre peut être un choix. Mais c’est quand ça devient une contrainte sous la domination d'autrui que l’on peut parler d'abus de pouvoir.

Coopérer

La coopération est l'essence de l'être humain : nous coopérons en permanence, souvent sans nous en rendre compte. Tout ce que l'on a aujourd'hui découle de la coopération et des échanges.

C'est parfois dur de le constater tant les autres peuvent nous sembler égoïstes. Et pourtant, aucune société, aucune culture, n'échappe à cette règle : tout y circule par la coopération, qu'il s'agisse de biens ou de savoir.

L'argent donne à chaque entraide une valeur précise : il fait passer un service rendu, qui appelait un retour incertain, à un service chiffré, monayable et directement comparable à un autre.

Mais aujourd'hui, l'argent semble s’éloigner de l'utilité réelle : des métiers comme banquier ou avocat d'affaires sont très rémunérés, tandis que d'autres, pourtant essentiels, comme infirmière ou enseignant, le sont à peine. L'argent nous semble alors n'avoir plus aucun rapport avec ce qu'il était à l'origine.

Le même déséquilibre se retrouve dans les aides sociales : elles sont l’équivalent moderne du fort en bonne santé qui apporte son aide au faible malade. Là, il n'est plus question d'un échange appelant un retour entre deux individus, mais d'une solidarité à l'échelle de l'espèce entière : rien ne dit que le fort deviendra faible ou que le faible a déjà été fort.

L’aide à autrui, qui nous vient spontanément, révèle à quel point notre espèce est portée vers l'empathie et la coopération. Les aides sociales, qui cherchent à imiter cela, souffrent d'un flou qui les dessert. Elles sont sources de mécontentement : on paye des impôts mais on ne sait pas où va notre argent, on ne voit pas qui l'on aide. Résultat : on ne sent pas que notre travail se transforme en une aide concrète pour l'autre. Notre empathie ne fonctionne pas sur des personnes fictives que l'on doit imaginer : elle s'exerce sur le réel, sur une personne tangible, que l'on peut aider. C'est aussi ce qui explique qu'une simple photo d'enfant, nommé et mort dans une guerre, nous marque souvent plus que le chiffre brut de milliers de victimes dans ce même conflit.

Ce détachement entre l'impôt et l'aide versée est peut-être nécessaire au système, mais il nourrit notre ressentiment envers l'impôt, jusqu'à nous rendre égoïstes. Cette empathie est au fondement de la suprématie de notre espèce : la mettre en péril, c'est prendre un risque majeur.

L'idée d'un village communautaire me plaît beaucoup : chaque aide n'y serait quantifiée qu'en mémoire, jamais en montant exact comme le fait l'argent. Celui qui aide beaucoup, et qui aime cela, n'attend rien d'équivalent en retour, si ce n’est la certitude tacite que d'autres viendront l'aider le jour où il en aura besoin. Pour moi, rien n'est plus beau qu'une communauté comme celle-ci où chacun jouerait le jeu.

Ce qui me rend le plus heureux, c'est d'aider ceux que j'aime : cuisiner pour eux, veiller sur leur confort, agir dans l'ombre pendant qu'ils dorment, sans jamais m'en vanter après. Que ce geste passe inaperçu m'attriste parfois, mais je sais qu'aucune autre activité ne m'apporterait davantage.

J'ai la chance de n'être plus asservi à ce faux bonheur que fabriquent les téléphones, la télévision ou les ordinateurs. Et c’est cette liberté qui, je pense, m’offre la clairvoyance de voir que ce qui me plait le plus parmi les occupations restantes est d’aider autrui, de faciliter la vie de l’autre et de faire plaisir. Si arrêter le téléphone me rend plus généreux, plus proche de ce que je voudrais que les autres soient pour moi, alors le peu qu'il m'offre, le fait de ne jamais m'ennuyer, fait pâle figure à côté.

Je rêve de revenir au fondement de ce qu'était l'humain : une petite tribu où l'argent et la notion d'équivalence n'avaient pas lieu d'être, ou restaient au moins informels, spontanés.

Et ce n'est pas construire une secte à l'écart de la société : il est tout à fait possible de conjuguer économie de marché et entraide directe. L'idée n'est pas de remplacer l'argent par des échanges fondés sur les besoins et les capacités de chacun, mais de les faire coexister. En mettant nos compétences en commun pour les travaux de chacun, on pourrait tous avoir une belle maison sans jamais sortir un centime : chacun profitant du travail des autres autant qu'il y contribue.

L'humain naît prématuré. L'explication la plus souvent avancée est la suivante : un compromis de l'évolution entre taille du cerveau, survie de la mère, et capacité à protéger l'enfant dans ses premières années.

Mais cela ne me convainc guère : si enfanter est si dangereux pour l'espèce, pourquoi la sélection naturelle n'aurait-elle pas favorisé les humaines capables de garder l'enfant plus longtemps in utero, tout en réduisant les risques de l'accouchement ?

Ma théorie personnelle, en lien avec l'idée que l'essence de l'humain est la coopération, est que l'on prend le problème à l'envers. On suppose généralement que l'entraide est née par nécessité, mais que c'est l'intelligence qui explique notre suprématie en tant qu'espèce. Je pense que c’est l’inverse.

Bien sûr, j'admets que l'intelligence a son rôle. Mais pour moi, cette obligation à la coopération, née d'un compromis entre développement du cerveau et survie de la mère, a fait de l'espèce humaine ce qu'elle est. Cette explication me semble cohérente sur le plan évolutif : certaines femmes ont peut-être pu enfanter des bébés moins précoces, donc moins dépendre de la coopération, mais face à celles qui devaient coopérer, elles ont fini par perdre. De la contrainte émerge la coopération et de la coopération émerge la domination.

Ce n'est pas l'espèce au cerveau le plus volumineux qui a survécu, mais Homo sapiens, celle qui a su le mieux coopérer. Une intelligence suffisante pour coopérer mais surtout la nécessité de le faire.

L'éducation des enfants, très exigeante pour un couple seul, plus encore pour une mère seule, a déclenché la coopération qui a permis à Homo sapiens de s'élever et d'inventer de grandes choses. Une fois la coopération acquise et intégrée, Homo sapiens est capable de tout, même d'aller sur la Lune.

L'Homo sapiens d'aujourd'hui n'est pas simplement le fruit de la coopération imposée par la naissance de bébés prématurés : cette coopération est l'essence même de ce qu'il est devenu.

La coopération n'est pas un produit dérivé de la création d'êtres assez intelligents pour dominer : elle est ce qui permet cette domination de l'humain sur le règne animal.

Smartphone

Le smartphone nous coûte tellement sans rien nous apporter de réel.

Peu de choses me rendent aussi triste que d'être entouré, en cercle comme devant un feu, où chacun pourrait se parler, se regarder, se sourire, et de voir, à la place, tout le monde sur son téléphone, dans un monde virtuel qui semble préférable à la simple compagnie des autres.

Quand je vis ces situations-là, en général avec mes amis mais parfois même en famille, je mets un point d'honneur à ne pas toucher mon téléphone. Je le laisse enfermé dans ma chambre, pour être sûr de ne pas être tenté.

En faisant cela, je laisse une porte ouverte. Car si tout le monde reste sur son téléphone, celui qui voudrait s'ouvrir aux autres se retrouverait seul à le faire.

Cette solitude, je la vis bien évidemment : je la subis pour être prêt à accueillir à bras ouverts quiconque voudrait sortir de cette torpeur numérique. Mais j'ai apprivoisé cette solitude : aujourd'hui, m'ennuyer dans cette attente me satisfait infiniment plus que n’importe quelle distraction. Certes, je préférerais discuter avec mes amis plutôt que d’attendre, dans l’ennui, que l’un d’eux quitte des yeux son écran et daigne m’adresser la parole. Mais j’ai l’espoir qu’à force de leur montrer l’exemple, je puisse construire une vraie amitié où regarder son téléphone pour fuir le réel ne viendrait même pas à l’esprit.

Le problème, c'est qu'ils n'ont pas l'air de considérer ça comme un problème, qu'ils ne remettent même pas en question ce comportement. Et cela me touche profondément.

J'ai l'impression de ne pas suffire. Je le prends un peu comme un manque de considération : même dans un lieu idyllique, où le chant des oiseaux vaudrait selon moi bien mieux que n'importe quelle distraction, leurs téléphones restent indispensables pour ne pas s'ennuyer en ma compagnie.

J'idéalise sans doute, mais je rêve d'observer, ne serait-ce qu'une semaine, des amis en vacances il y a 100 ans.

On me dira que la lecture occupait le rôle qu'ont les smartphones aujourd'hui, mais je refuse d'y croire une seule seconde : le pouvoir distrayant d'un livre n'a pas un dixième du potentiel d'un réseau social, et moins l'alternative est distrayante, plus la conversation s'impose. Alors, le vrai problème ne serait-il pas que, pour beaucoup, le smartphone est d’ores et déjà plus distrayant qu'une discussion en personne ? J’ose espérer que ce n’est pas le cas et que c’est simplement une méconnaissance du bonheur que peut apporter la discussion.

Mais ce que je vis lors de ces moments de fausse proximité présente quand même un avantage : cela me permet de me rendre compte à quel point ce comportement me répugne. Devenir comme eux, en utilisant mon téléphone alors que les opportunités de discuter sont légion, devient en quelque sorte ma hantise. Dans ces situations, mon smartphone me dégoûte et le toucher me brûle les doigts. Si, par mégarde, je me retrouve à le regarder en présence de mes amis, je m’en veux terriblement et j’ai le sentiment d’avoir failli à ma mission, à mon idéal : je rêve d'un monde où sortir son téléphone en présence d'autrui, proche ou inconnu, serait presque un geste de honte.

Les smartphones sont mauvais pour l’individu, pour la vie d’un groupe mais aussi pour l’humanité et les droits humains.

Derrière le geste d'aller sur son téléphone au moindre silence, il y a une peur : celle d'être gêné, de n'avoir rien à dire. Une peur qui, partagée par tout le groupe, anéantit la possibilité même d'une discussion.

Certes, le silence peut être gênant, mais c’est en cherchant à vaincre cette gêne qu’un sujet neuf et original peut émerger.

Les implications du smartphone dépassent de loin la tristesse que je ressens. Le problème n'est peut-être pas évident, mais cette manie de fuir l'ennui étouffe dans l'œuf les discussions non spontanées, celles qui découlent de l'ennui, qui émergent de ce fameux silence gênant.

Et les faire disparaître, c'est brider la réflexion : c'est ajouter des barreaux à la prison dans laquelle on vit déjà. Discuter et réfléchir sont très souvent liés : la réflexion amène la discussion en groupe, ou se suffit à elle-même quand on est seul. Mais le smartphone, du moins de la manière dont la majorité l'utilise aujourd'hui, ne laisse même plus la réflexion émerger : elle est coupée avant même d'avoir eu la possibilité d'exister.

Les réflexions sont fortement liées à la liberté : réfléchir, c’est se poser des questions sur notre vie. Sans cette réflexion, on se condamne à vivre selon les normes qu'on nous impose, sans même nous en rendre compte, faute de pouvoir seulement envisager une alternative.

Les smartphones ont pris le relais de la télévision dans l'asservissement des masses, en les distrayant pour éviter toute révolte. Ce bonheur de façade satisfera peut-être le plus grand nombre, mais il condamnera ceux qui veulent s'en extraire à regarder, impuissants, tant ils représentent une minorité.

La classe dirigeante a compris qu’une population heureuse, productive et jouissant de temps libre est un danger mortel. David Graeber

Comme souvent, changer le monde commence par se changer soi-même. Mais ici, la difficulté est double : renoncer à la distraction dans l'espoir d'une discussion, et, si l'on est le premier à le faire, accepter de s’ennuyer pendant une durée incertaine.

En vacances avec mes amis, j'agis toujours de la sorte, et rares sont les fois où l'un d'eux m’a sorti de cet ennui. Pourtant, ce sont mes amis, que je respecte et que je trouve intelligents : je ne sais pas ce qu'il leur manque pour ouvrir les yeux.

Est-ce moi qui suis dans l'erreur ? Je me pose parfois la question : mes amis semblent bien remarquer que j'agis dans ce but, et pourtant, rien ne change.

On le sait tous : si les réseaux sociaux et les jeux mobiles sont gratuits, c'est parce qu'ils se payent avec notre attention. Pour moi, s'occuper sans smartphone, que ce soit par la lecture, le travail ou les activités manuelles, c'est ça vivre. Tout ce qui touche au smartphone n'est que du temps volé.